Sur les routes de la soie

Au printemps je rechigne toujours à prendre de l’altitude, il y fait trop frais, je suis invariablement attiré par les Cévennes méridionales, celles des pentes douces, des températures clémentes, dans ces vallées qui hésitent entre l’appellation garrigue et montagne. J’aurai le temps, quand la chaleur se sera véritablement installée de défier des sommets plus hauts, plus ardus.
Et puis avouons-le, la forme n’est pas encore au rendez vous, j’adopte un rythme de circonstance qui me fait avancer sans haleter, sans accaparer tous mes sens dans le seul but de faire accélérer mon deux roues, il m’autorise ainsi, à poser opportunément mon regard sur les paysages qui défilent.

Enfin en cyclotourisme il y a l’omniprésent problème de la gestion de l’effort, crucial en début de saison, sa résolution repose sur deux règles fondamentales :

  • Pour aller loin, il convient de bien s’alimenter afin de laisser le temps à son organisme de transformer ses nutriments en glycogène disponible, tout en faisant avancer sa machine, subtil équilibre entre apports et dépenses glucidiques, c’est le principe de l’énergie renouvelable !
  • Dans le même esprit il faut éviter de mettre le feu à ses réserves, « en garder pour plus tard », comme disent les cyclistes, la solution c’est l’utilisation d’un petit braquet, un développement durable !

Mais la métaphore entre le cyclotourisme et notre rapport à l’environnement s’arrête-t’elle là ? On pourrait craindre que non, à l’allure où l’on dilapide les ressources naturelles de la planète, l’humanité va se retrouver à terme, coincée comme un gamin à bout de souffle au pied de la énième bosse de son parcours titubant à coté de sa machine.

Alors on a trouvé la solution, c’est la recherche et l’exploitation effrénée de nouveaux gisements, de nouvelles sources d’énergies fossiles* ou nucléaires** avec des techniques toujours plus invasives, plus polluantes, plus ou moins maitrisées. Pour satisfaire notre appétit sans borne pour le Kilowatt, notre aversion à l’effort, nous sommes devenus des coureurs dopés en quête de performances toujours plus élevées.

Et voilà qu’avec de telles perspectives, j’aimerais remonter le temps, revenir à cette époque charnière où l’homme maintenait encore le fragile équilibre entre activité économique et respect de l’environnement, c’était au XIXème siècle, c’était l’âge d’or des Cévennes. L’élevage du Magnan avait pris un essor considérable sur l’ensemble des Cévennes méridionales, idéalement exposées ; tout un paysage était en construction : Des terrasses impeccables plantées de mûriers qui montent en gradins jusqu’aux serres, des mas rehaussés de leur magnanerie dominant les valats, et puis dans chaque village en effervescence, les petits commerces, les artisans nourris par cette activité lucrative. Enfin, il y avait toujours les filatures jamais loin de la rivière. Quelques chiffres donnent la mesure de cette activité*** : 4.6 millions de tonnes de cocons produits dans l’arrondissement d’Alès en 1841 , 186 ha de mûriers plantés à St Etienne Vallée Française contre 42 ha de cultures en 1846, etc… Puis il y eut la pébrine difficilement éradiquée par Pasteur, mais c’est finalement la concurrence venue de Chine, qui eut raison de la sériciculture en Cévennes. On appela cela de la concurrence déloyale, la mondialisation n’était pas encore dans le Larousse. Un mal pour un bien pour un pays qui commençait à suffoquer, puis avec le temps, la nature a repris son territoire.
Il y eut ensuite l’exploitation du charbon à l’Est du massif, qu’en reste-il ? Des bâtiments sapés par les galeries, dont le château de Portes en est l’exemple emblématique, châtaigneraies envahies de pins sylvestre plantés pour le boisage des galeries, villages dortoirs vides et sans âme, crassiers envahissants etc. On se dit que les Cévennes se portent mieux sans l’industrie.

Ces deux épisodes mettent en lumière l’impact néfaste et grandissant des industries sur l’environnement. Et puis notons le caractère très éphémère des « bienfaits » qu’une activité peut apporter au regard de la persistance des dégâts qu’elle provoque, bénéfices qui par ailleurs ne profitent qu’à une toute petite minorité.

L’abandon, sous la pression des populations, des projets d’exploitation des gaz de schistes conjugué à la récente inscription des Causses et des Cévennes sur la liste du Patrimoine Mondial de l’UNESCO en tant que patrimoine de l’humanité, et enfin la création, plus ancienne, du Parc National des Cévennes (PNC) sont sans doute des éléments qui plaident en faveur d’un apaisement durable des tensions environnementales sur les Cévennes, mais restons vigilants. Pour autant peut-on se réjouir égoïstement de la nouvelle ? La création de quelques sanctuaires ci et là suffiront-ils à sauver la planète ? Je pense qu’une vraie remise en question est nécessaire.
Nous sommes arrivés à un carrefour, on pourrait poursuivre sur cette large route tracée par le consumérisme et la facilité où tout est bien de consommation jetable, à mon avis, malgré sa largeur, c’est une impasse. Une autre voie moins évidente, moins confortable, pleine de remises en questions se présente devant nous, il s’agirait de reconsidérer notre rapport à notre environnement. Il redeviendrait un héritage pourvoyeur de ressources à conserver à tout prix, si possible à développer, puis à transmettre avec fierté aux générations futures.

Si la pratique même quotidienne du vélo, ne contribue que modestement à l’effort nécessaire, elle ouvre la voie à une autre approche environnementale, à d’autres comportements ; le vélo deviendra t-il le véhicule idéal et emblématique de la défense de cette noble cause ? Alors ne nous privons pas de belles balades sur les routes de la soie, outre le plaisir qu’elles nous procurent, par l’exemple qu’elles déroulent sous nos yeux, elles amplifient à coup sûr notre sensibilité à l’environnement, peuvent faire naître des vocations, et in fine, réduisent notre empreinte écologique.****

*Allusion au projet d’exploitation des gaz de schistes en Cévennes évoqué en janvier 2011 dans cet article.
**Lors du séisme japonais et de l’accident de Fukushima, la nature nous a rappelé notre arrogance.
*** Source « histoire des Cévennes » de Patrick Cabanel édité dans la collection « que sais-je  »
**** L’empreinte écologique est, très schématiquement, la surface nécessaire à un être vivant pour vivre sans nuire à son environnement.


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