Les nécés de l’Aigoual

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C’est jour de marché à Saint Jean du Gard, je sacrifie une sortie de vélo pour ce rendez vous haut en couleurs dont j’aime l’animation, les odeurs, et tant d’autres choses dont ces rencontres fortuites ou programmées, et puis il faut savoir jouer collectif avec madame…
Arrivé sous la halle nous nous faufilons entre ménagères et touristes pour atteindre l’étal d’un copain, éleveur de chèvres en vallée Française. Aidé de son épouse il y vend ses pélardons, quelques légumes et sa farine de châtaignes. Embrassades, échange de nouvelles comme il se doit, puis la conversation se porte sur le vélo. Pressé de questions, me voilà à détailler mon dernier long périple. A peine en ai-je fini, qu’il me lance mi goguenard mi admiratif : « Tu es un peu nécé* avec ton vélo ! »
Cet adjectif très « couleur locale » qualifie maintenant les personnes quelque peu illuminées voire marginales, au fil du temps il en est devenu presque affectueux même.
Quelques semaines auparavant, j’avais terminé la lecture du roman historique « Les fous de dieu »**, dans lequel j’y avais trouvé une explication sur son origine, que j’avais immédiatement considérée comme tout à fait fiable***.

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Journée vélo en ce 17 septembre 2012, cela fait belle lurette que j’ai imaginé et préparé mon circuit : J’irai faire L’AIGOUAL !
Départ de Saint André de Valborgne, non sans avoir fait les niveaux à la fontaine du Griffon, indispensable ! J’entame mon parcours comme il se doit, à l’économie, d’autant que je sais que les watts ne seront pas au rendez-vous. A la sortie de la châtaigneraie, au pied du COL SALIDES je poursuis vers LE COL DU MARQUAIRES puis Rousses et encore Racoules sans jamais bifurquer sur la gauche en direction du Graal. Arrivé au COL DE PERJURET, je m’engage dans la descente direction Meyrueis, en haut de « Bout de Côte » je tourne à nouveau le dos à l’objectif, et m’élève encore avant de redescendre sur Lanuéjols. Sur le Causse Noir, finalement le premier secteur quelque peu reposant, je remonte ma moyenne pitoyable en direction de Revens aux confins du Gard et descends dans les gorges de la Dourbie. Je traverse Nant, puis arrive à Saint Jean du Bruel. La vraie montée peut commencer au bout de quelques 82kms**** par le COL DE PIERRE PLANTEE ! C’est en passant par la très confidentielle route du Suquet qui chemine au dessus des gorges du Trévezel que je poursuivrai, empruntant ainsi une variante à l’ascension classique.

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C’est précisément dans l’usante montée vers Camprieu après le passage du COL DES RHODES, que je me mis à travailler du casque, il y a comme une constante dans mon énergie que je pus vérifier une nouvelle fois : Quand mes jambes se mirent à flageoler dans l’ascension de cet interminable casse pattes je me mis à gamberger, cette fois ci ce fut sur ma montagne fétiche, tout en portant un regard en (lent) travelling sur la vallée du Trévezel et les flancs du Causse Noir. C’est un peu comme si mon sang refusait d’irriguer mes cuisses, et affluait dans ma tête qui bouillonnait de pensées.
A mi pente ma réflexion, finalement plus longue que prévue, ne laissait plus de place au doute, les propos tenus par mon ami le chevrier un mardi de juillet sous la halle du marché revenaient sans cesse pour me le confirmer, et l’habituelle excuse de la chaleur ne pouvait être avancée ce jour là ! J’étais bel et bien un nécé de l’Aigoual !

Une foule de questions auxquelles je ne peux répondre dans l’immédiat jaillissent subitement : C’est grave ? Il y en a beaucoup comme moi ? Ça se soigne ?… Je tente de me rassurer, me disant qu’après tout il y a « Les cinglés du Ventoux », « Les Félés du Colombier ». (Je rappelle au lecteur inculte que leur jeu consiste à escalader toutes les faces de leur Everest dans la même journée.)
Oui mais voilà, là il y a un problème, certes l’Aigoual est moins dur, mais avec une dizaine d’ascensions, dont la plupart dépasse les trente kilomètres, avec les allers-retours, ça devient mission impossible !
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J’ai du mal à reprendre des forces, tant mieux, je vais pouvoir réfléchir aux futures règles, ou plutôt continuer à délirer.
D’abord cette idée de compétition me parait incompatible avec l’esprit du cyclotourisme : Alors il s’agira de réaliser plusieurs ascensions, certes, mais toutes différentes et sans pression de délai, ceci afin de favoriser l’aspect découverte, à vrai dire il n’est pas question de voir les Cévennes envahies par une nuée de cyclistes juste là pour en découdre le nez dans le guidon, elles méritent bien mieux que ça !
Pour valider une ascension rien de tel que des photos; c’est ça une ou deux photos prises aux points clés serait une excellente idée pour faire naître des vocations et faire fuir les chasseurs de records accompagnés de leur encombrant et polluant véhicule d’assistance !
Un répit dans la pente et je gagne en lucidité : Bah pourquoi tant de règlements et de paperasses pour une activité qui se doit de rester en symbiose avec la nature !

L’arrivée au COL DE LA SERREYREDE est l’occasion de remplir mes bidons avant le dernier effort. Je reprends complètement mes esprits et une partie de mes forces, mes jambes retrouvent une vélocité inattendue, j’opte finalement pour le coté Ouest, délaissant pour une fois le COL DE TREPALOUP.
Après la pause panoramique, j’attaque la descente comme un cadet à l’idée des belles descentes qui m’attendent. Ce n’est pas le trop court COL SALIDES au bout de la vallée de Sext qui va calmer mon enthousiasme !
A la sortie d’un des premiers virages, là où la pente est des plus importantes, je croise un cyclo en prise avec sa machine collée au bitume, perdu dans ses pensées.
Tiens voilà le futur secrétaire de l’association me dis-je hilare, c’est bien connu plus on est de fous plus on rit, alors on va pouvoir créer une confrérie !

* Prononcez Nêssi, en insistant lourdement sur la fin du mot, comme il se doit dans le midi, sans quoi vous risquez fort de passer pour l’un d’entre eux !
** Le roman historique « Les fous de dieu » a été écrit en 1961 par le regretté Jean-Pierre Chabrol. Il décrit la persécution des protestants, leur soulèvement lors de la guerre des Camisards puis le «razement» des Cévennes qui s’ensuivit. Je vous recommande vivement sa lecture tant pour la force et la précision du récit, le souci d’authenticité de l’auteur qui s’appuie sur des documents d’archives, que sur le fond de l’histoire et la description du «petit pays».
*** Nécés : Prononciation patoisée de N.C, sigle officiel qui désignait les protestants au XVI ieme siècle pour «Nouveaux Catholiques», par opposition aux anciens catholiques. Par la suite surnom très péjoratif dont étaient affublés les huguenots. (J’ai en ce moment une pensée amusée pour une aïeule, pilier de temple, qui utilisait cet adjectif à tout bout de champ…)
**** Le circuit décrit présente les caractéristiques suivantes (Trace Garmin) : Distance de 145 km, 2912 m de dénivelé positif, avec l’ascension de l’Aigoual longue de 35 km.


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2 commentaires »

 
  • brigitte dit :

    voila ça y est j’ai lu l’article et bien sûr j’ai compris en lisant la prononciation car moi aussi j’ai eu une aieule qui avait tendance à utiliser cet adjectif à tout bout de champ
    ps : je vais lire tous les autres articles car même si moi je ne fais pas de vélo j’adore les cévennes et tes pastilles si documentées et si humoristiques, quant à tes photos tu le sais j’adore
    biz et à bientôt
    brigitte

  • Zouze dit :

    DJ, maintenant que j’ai un peu de temps (et oui, avant overclocker, non je déconne)
    Je prends plaisir à lire tes aventures dans ces admirables Cévennes.
    Tu devrais prendre plume et faire un livre.

    Peut être qu’un jour on se croisera ou peut être que je te doublerai.
    Eh oui, c’est plus facile d’appuyer sur l’accélérateur que sur les pédales.

    @+

 

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